Du microcosme au macrocosme

Posted By sf on Avr 15, 2004 |


« La maison (…) est un microcosme, c’est un être vivant ayant un corps et une âme, avec ses forces et ses faiblesses (…). Elle est un espace polysémique où entrent les notions de symboles, de religion, de patrimoine, de droit (…) » (C. Lecouteux 2000).

Extrait d’un article publié en 2004, dans « Les nouveaux cahiers de l’IUED »

la cour de Tennoaga Pidaroapa dans les années 1990.

La maison de Tennoaga Pidaroapa : du microcosme au macrocosme.
Habitat, sociabilité et pouvoir au Burkina Faso.

par Sylvain Froidevaux

La maison de Tennoaga Pidaroapa (1) est une ancienne bâtisse de style soudanais, construite dans les années 1950, à l’époque du lotissement qui a donné au quartier de Samandin sa configuration actuelle, au coeur de la cité de Ouagadougou (capitale du Burkina Faso).

A l’extérieur, la façade sud semble dominer la cour. De ce côté-ci, la demeure du patriarche a quelque chose d’austère, qui tient à la fois du poste de guet et de la retraite d’un ermite. A l’intérieur, deux pièces : un grand vestibule en forme de L, sorte d’antichambre où Tennoaga Pidaroapa me recevait parfois, quand les conditions atmosphériques ne permettaient pas de rester dans la cour, ou lorsqu’il ne souhaitait pas être dérangé par des visiteurs intempestifs, et une pièce plus petite, comme encastrée dans la première, dont on ne voyait pas l’entrée du premier coup d’oeil en raison de l’obscurité qui régnait dans le lieu et des marchandises les plus variées entreposées de ce côté-là de la
demeure.

Croyant avoir accès à son intimité, en entrant dans la maison, le visiteur restait donc à l’extérieur d’un espace plus privé, gardé secret, où le vieux guérisseur était supposé conserver quelques talismans ou autres fétiches. Pendant longtemps, je n’ai pas eu connaissance de la petite pièce intérieure. Quand je l’ai découverte, par la suite, la chambrette ne laissa pourtant rien apparaître de particulier, hormis un grand lit qui occupait presque tout l’espace. C’est là, dans ce lieu reclus et modeste, que Tennoaga passa les derniers jours de sa vie, affaibli par la vieillesse et la maladie. A gauche de la demeure du patriarche, la maison des femmes, « le ventre du monde » (2) : une case traditionnelle, typique du pays moaga, avec une paroi circulaire en banco, recouverte d’un toit de paille, une petite porte basse, qui oblige à se courber pour entrer, un intérieur sombre, sans fenêtre. Elle fut successivement habitée par la mère, puis la première épouse de Tennoaga, et plus récemment par la soeur de celui-ci, célibataire, sans enfants.

A l’intersection de la sphère privée et de la sphère publique, l’habitat est un espace multiforme et « socialement organisé » (cf. Kobiané 1998 : 119) où l’homme tente d’imprimer sa conception du monde et des rapports humains (Zahan 1970 : 111). Autour de la demeure du patriarche, du foyer, de la maison des femmes, de la case des « fétiches » ou sous l’arbre à palabres, se déroule la vie du groupe, du cercle familial, dans un ensemble de rapports structurels : centre/périphérie, interne/externe, haut/bas, ouverture /fermeture, secret/transparence, autochtone/étranger.

La maison de Tennoaga Pidaroapa, apparaît comme l’expression de la sphère intime, privée, d’un homme de pouvoir. Sa demeure traduit nettement une volonté de conserver ses secrets de guérisseur en même temps que ses prérogatives d’ « ancien », exerçant son autorité sur le reste de la famille. La cour (zákà) est, quant à elle, à l’image des rapports familiaux et sociaux : un espace communautaire, semi-privé, partiellement ouvert sur le monde extérieur, qui n’en reste pas moins protégé, circonscrit par un long mur d’enceinte. Elle est un lieu d’interaction, où se rencontrent des influences diverses et où interviennent parfois des personnes étrangères au cercle restreint des résidents.

(…)

Des auteurs comme D. Zahan (1970) ou M. Izard (1985) ont montré qu’il existait des liens symboliques, structurels, au sein de la société traditionnelle moaga, entre la configuration de l’habitat, la hiérarchie familiale, les institutions politico-religieuses du village et celles de la royauté. Cadre premier de la sociabilité, l’univers familial, lignager ou villageois apparaît ainsi comme l’espace où se pense, se construit l’organisation politique et économique de l’Etat.

Cependant, le microcosme et le macrocosme ne sont pas seulement liés par des liens de correspondance structurelle ou organisationnelle. Ils interagissent, se conditionnent, s’influencent mutuellement. Cela est vrai tout spécialement dans une cité comme Ouagadougou, à la fois capitale économique et politique, où les enjeux du pouvoir d’Etat sont plus importants qu’ailleurs et conduisent à une réorganisation de la fonction et de l’organisation de l’habitat pour des raisons politico-économiques ou démographiques. Il paraît évident que l’évolution actuelle de la ville s’opère simultanément sur plusieurs plans : celui du microcosme (transformation de l’espace de vie, relations interpersonnelles ou familiales) et celui du macrocosme urbain (rénovation des quartiers, apparition des grandes avenues, des nouvelles banlieues, des zones d’activités commerciales ou industrielles, réorganisation administrative, changements socioculturels, etc.).

NOTES

1) D’origine aristocratique (nakombga) Tennoaga Pidaroapa serait né, selon la tradition, vers 1885, dans la région de Ouagadougou. Il est décédé en 1994, après une existence aventureuse. Il fut, entre autres, un cadre important du PRA (Parti du Regroupement africain) et un guérisseur réputé, vers la fin de sa vie. Ma rencontre avec ce personnage est à l’origine d’une thèse de doctorat en sciences sociales (Froidevaux 2001).
2) Selon l’image employée par D. Zahan : « L’homme à l’échelle du monde » (1970 : 113).

BIBLIOGRAPHIE

Froidevaux, Sylvain
2001 La connaissance, entre pouvoir et transgression. Rencontre avec un Nakombga dans l’Afrique du XXe siècle, Thèse de doctorat, Université de Lausanne.

Izard, Michel
1985 Gens du pouvoir, gens de la Terre : les institutions politiques de l’ancien royaume du Yatenga (Bassin de la Volta Blanche, Paris, Cambridge, Editions de la Maison des sciences de l’homme, Cambridge University Press.

Kobiané, Jean-François
1998 « Essai de construction d’un profil de pauvreté des ménages à Ouagadougou à partir des caractéristiques de l’habitat » in Gendreau, F. (dir.) Crises, pauvreté et changements démographiques dans les pays du Sud, Paris, Editions Estem, pp. 117-131.

Lecouteux, Claude
2000 La maison et ses génies, Paris, Imago

Zahan, Dominique
1970 Religion, spiritualité et pensée africaine, Paris, Payot.

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DU MICROCOSME AU MACROCOSME_NOUV.CAHIERS IUED 15