Nommer l’autre

Posted By sf on Nov 15, 2005 |


Par la force des choses, nommer l’autre renvoie à des considérations idéologiques et subjectives, à des stéréotypes et des préjugés, autant qu’à des caractéristiques sociales, géographiques ou historiques. En ce sens, l’ethnonyme apparaît comme une sorte de signalement qui désigne un ensemble de personnes, tout en dissimulant la complexité et l’ambivalence des relations que celles-ci entretiennent entre elles ou avec l’extérieur. Le processus d’attribution des ethnonymes est néanmoins révélateur d’une attitude et d’un enchaînement de représentations qui trahissent la vision que nous avons de l’autre et de nous-mêmes.

Détail d’une carte de l’Afrique à l’époque d’Henri II (XVIe siècle)

« Nommer l’autre : typologies, ethnonymes et stéréotypes » (extrait)

Pendant longtemps, ce furent les caractéristiques physiques, linguistiques ou religieuses qui servirent à se démarquer de l’autre, à l’enfermer dans des catégories dévalorisantes ou qui le définissaient par défaut (barbares, sauvages, nègres, païens, etc.). Les premières classifications anthropologiques se sont inspirées de l’imaginaire antique, si fertile en matière de populations étranges: Cynocéphales, Anencéphales, Sciopodes,
Pygmées, Cyclopes, Satyres ou Orang-Outang sont quelques-uns des noms que l’on donna autrefois à cette autre humanité, aussi éloignée que repoussante.

On retrouve chez MÜNSTER (Cosmographiæ universalis 1550), AMBROISE PARÉ (Des Monstres et Prodiges 1573) ou plus tard chez LAFITAU (Moeurs des sauvages amériquains comparés aux moeurs des Premiers Temps 1724), des monstres mi-hommes mi-animaux, autrefois décrits par Homère, Hérodote ou Ctesias, et que l’on croyait situés dans les mers et les terres lointaines, là ou vivaient les « Nègres », les « Chinois » ou les « Indiens ».

On les retrouve également chez TYSON (1751 [1699]), puis dans la classification de LINNÉ (1735), mais pour se voir rejeter dans la catégorie des nonhumains. Tyson va cependant introduire une nouvelle confusion en démontrant que le «pygmée» qu’il a disséqué (en fait un chimpanzé) n’est pas un homme. Par ailleurs, Tyson entretient l’idée d’une proximité telle entre le singe et l’homme que la frontière devient presque indistincte. Il prépare ainsi, sans le vouloir, le terrain de l’évolutionnisme qui relèguera l’autre dans la catégorie des primitifs, autrement dit ceux qui sont plus proches du singe et du primate que de l’homme européen civilisé (TINLAND 1968: 114). De même, Linné, en classant le «Nègre» dans la sous-catégorie de l’homo asser (asservi), laisse entendre sa prédisposition «naturelle » à l’esclavage. La classification anthropologique posait en prémisse, une double question, à la fois philosophique et politique, qui est loin d’être résolue aujourd’hui: qu’est-ce qui différencie vraiment l’homme de l’animal et l’homme libre de l’homme servile?

Les premières descriptions ethnographiques apparaissent à la même époque. Elles vont redéfinir la typologie anthropologique, fondée sur les caractères physiques ou physiologiques, en y intégrant des critères territoriaux, politiques, moraux ou culturels. C’est précisément pour les besoins de l’évangélisation, de la colonisation, du commerce et de l’esclavage, que l’on va développer et affiner les descriptions et classifications ethnographiques. Au XVIIe siècle, l’Afrique, continent-ressource du commerce triangulaire, est encore mal connue. Le pasteur d’origine allemande Müller et le marchand d’esclaves Römer, tous deux engagés par la Compagnie africaine de Gluckstadt, vont s’attacher à décrire de manière détaillée l’histoire politique, la religion, les moeurs et les habitudes commerciales des royaumes et des peuples de la Côte de Guinée. De l’autre côté de l’Atlantique, le frère morave Oldendorp va élaborer, au XVIIIe s., une typologie ethnique de l’Afrique sur la base des témoignages des esclaves déportés aux Antilles (Rupp-Eisenreich 1989: 49-59).

Ainsi se mettent peu à peu en place des systèmes descriptifs s’appuyant sur l’étude thématique des sociétés (rites, croyances, langues, connaissances, organisations politiques, etc.) que les missionnaires, les explorateurs, les administrateurs coloniaux et enfin les ethnologues vont reprendre à leur compte et développer suivant leurs intérêts et leurs besoins. Le processus s’accélèrera au XIXe s. quand s’engagera la conquête de l’intérieur des terres dans le but de constituer de nouvelles colonies et de les administrer.

extrait d’un article publié en 2005 pour l’exposition « Nous autres », dans la série « Tabou » aux Editions Infolio, Genève, Musée d’ethnographie.

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