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LA SOCIÉTÉ DU CHANTIER

Autrefois état d'exception, le chantier est devenu, dans nos sociétés, le modèle même de notre environnement et par conséquent de la pérénité des choses.
Son omniprésence a transformé notre quotidien au point d'y imposer ses règles, ses normes, ses signes, ses nuisances, ses exigences. C'est non seulement le rapport entre passé, présent et futur qui est bouleversé, mais encore la notion même "d'être là". Rien n'est plus qui n'est pas destiné à être changé, ouvert, creusé, détruit. Le trou, la brèche et le gravat ont pris la place symbolique que l'édifice, le mur, la route ou la porte occupaient autrefois dans la conception de l'espace habité fréquenté par les usagers.

Dans la société du chantier, les signaux dès lors nous avertissent que quelque chose manque, qu'un danger potentiel existe là où l'on avait l'habitude d'aller les yeux fermés, qu'un obstacle inattendu nous attend au coin de la rue. Tout est provisoire, éphémère et changeant, là où tout était immuable, nécessaire et coutumier.

L'étude des signaux remplacent désormais l'étude des signes et les panneaux annonçant une déviation ou une canalisation ont remplacé les enseignes invitant à s'arrêter et à regarder. La notion de "transition" chasse ce que nous avions pour habitude de nommer "moeurs", et celle de "projet" se substitue à la notion de "production". Le principe même du travail est désormais "l'incertitude", et non plus son "produit"; le principe de "l'action" et de "la communication" est devenu "ambivalence" en remplacement de "l'objectivité" et de "l'information". L'efficacité de l'outil se pare d'esthétisme et de magie, sur les lieux de passage naissent des traces ésotériques, tandis que le tuyau, le marteau-piqueur et la pelle mécanique viennent occuper notre environnement sonore et spatial. Seraient-ils les nouveaux instruments de l'art et de la création ?                  
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