La part maudite et le covid-19

Posted By sf on Mai 10, 2020 |


Reprenant la thèse de Georges Bataille, Beatriz Premazzi, psychanalyste d’orientation lacanienne, relève le caractère fantasmatique de la pandémie de coronavirus qui a conduit une grande partie du monde à se mettre à l’arrêt. Terrifiées par la mort et l’imaginaire que véhicule la maladie et son traitement, nos sociétés contemporaines ont choisi de sacrifier leur liberté et leurs richesses, au risque de conséquences plus graves sur l’économie, sur la survie et la santé des populations. Ici resurgit le spectre de la part maudite, cette part des richesses accumulées qui est condamnée à être dilapidée. Alors que dans les sociétés traditionnelles, basées sur l’échange symbolique, la part maudite est celle dévolue à l’excès, à la fête, aux dépenses somptuaires et aux offrandes faites aux dieux, dans les sociétés contemporaines, toute idée de perte est devenue intolérable. Dès lors, qui est condamné à monter sur le bûcher ? Partant d’une nouvelle d’Augusto Monterroso, « Quand il se réveilla, le dinosaure était encore là » (qui est aussi la plus petite histoire du monde), la psychanalyste montre le danger de se laisser envahir par l’imaginaire plutôt que de faire face au réel de la mort. Le réveil risque d’être difficile.

 

Quand il se réveilla, le dinosaure était toujours là… [1]

Par Beatriz Premazzi, psychanalyste ASREEP-NLS

Dans cet article, je propose une lecture de certains points clés de « La part maudite » de Georges Bataille (1897-1962) publié en 1949, aux Éditions de Minuit. L’idée m’est venue face à ce que je considère comme une réaction disproportionnée tant de la part des gouvernements que des populations vis-à-vis d’une pandémie virale dont le pouvoir destructeur est sûrement augmenté non pas par la puissance du virus, mais par ce que l’on a fait de lui dans l’imaginaire planétaire.

Bataille développe une théorie de l’excès d’énergie produit par le monde physique, mais que l’activité de l’homme contribue à accroître, quelque chose de trop qui prendra des accents moins naturalistes et plus anthropologiques au fur et à mesure de son développement, sans pour autant exclure le sujet. L’objet de sa recherche, dit-il, ne peut pas être distingué du sujet lui-même, « du sujet à son point d’ébullition »[2]. Cette énergie excédentaire liée à l’activité de l’homme dans tous les domaines doit être dépensée, elle ne peut pas être accumulée; dépense qui doit s’accomplir sans contrepartie, en tant que don. La perte peut se faire volontairement ou non, glorieusement ou de façon catastrophique, comme dans la guerre.

Il s’agit pour Bataille de dénoncer le déni des sociétés modernes et contemporaines à l’égard de ce mouvement fondamental qui, dans l’histoire des sociétés, tend à rendre la richesse à sa fonction première qui est le don, le gaspillage sans contrepartie. C’est en ce sens qu’il se propose d’appeler ce surcroît de richesses du nom de part maudite.

La part maudite aujourd’hui

Des voix s’élèvent aujourd’hui pour dire que, face à l’économie, nous devons choisir la vie. Ainsi un monde (pas tout) régi par le calcul et le profit doit choisir cette fois-ci la vie à n’importe quel prix, et cela dans « l’intérêt général ».

Nous accepterions donc, en apparence, de perdre cette part maudite, cet excès de richesses, dénoncé depuis longtemps par l’écologie. Part maudite qui nous conduirait à notre perte en tant qu’espèce puisque chaque dépense improductive, pour les loisirs par exemple, ne sert qu’à accroître la richesse de quelques-uns et la souillure de la planète, comme les deux versants de la même pièce. Aucun appel à une prise de conscience n’a pu arrêter l’idéologie de la croissance (idéologie comme fantasme) accompagnée d’une destruction de notre habitat et des populations qui y vivent malgré la protestation d’une jeunesse préoccupée par son absence d’avenir.

Du point de vue anthropologique, la perte de cette part maudite est hautement symbolique pour Bataille, mais elle n’implique pas moins une destruction réelle des biens comme dans le potlach, une dépense improductive comme dans le don, ou un sacrifice des hommes et des choses comme dans la guerre. Cette dernière est le retour de la part maudite, que la société n’a pas voulu perdre, sous forme de catastrophe.

Pour la psychanalyse, la perte est à l’origine de l’être parlant, le prix à payer pour accéder au langage. Elle est aussi bien condition première pour entreprendre une analyse. Le sujet doit payer sa livre de chair sous forme d’argent et de temps, première cession de jouissance, à pure perte. Perte symbolique autant que perte bien réelle. Perdre quelque chose pour ne pas se perdre ni dans l’Autre, ni dans le sacrifice, si tentant soit-il.

Refus de la perte

Si Bataille insiste sur le fait que le don est au centre du fait social, nous ne pouvons que constater le refus de la population des pays occidentaux à donner une infime partie de ses énormes richesses à nos semblables voués à l’extermination pour causes de guerres ou de famines ou les deux en même temps.

Est-ce que la pandémie virale a changé quelque chose au rapport de nos sociétés à la perte? Dans une première lecture, nous pourrions dire que ce refus du don est maintenant accepté sans discussion. Face au choix forcé « la bourse ou la vie », sagement nous choisissons la vie, écornée de la perte de la bourse.

A contrario du discours courant, le slogan de « l’intérêt général » et du sacrifice économique au nom de la Vie me paraît relever plus du « senti-ment » que de ce que l’on appelle un acte avec Lacan.

Récapitulons. Un virus apparaît en Chine, dans une ville dont la plupart d’entre nous n’avait jamais entendu parler et, d’observateurs lointains, nous nous retrouvons, dans un battement de cils, objets de cette même infection venue d’ailleurs. Tout cela s’est passé très vite, dans un temps qui laisse le sujet sidéré comme nombreux de nos collègues en témoignent. Le temps que nous vivons est un temps sans possibilité de subjectivation, un temps instantané où l’infection se répand à une énorme vitesse. Quelle est cette infection? Sûrement pas l’infection du coronavirus, sinon cette autre, plus sournoise, du déferlement imaginaire véhiculé par les médias et les réseaux sociaux aussi bien que par les gouvernements et leurs comités scientifiques (pour paraphraser Eric Laurent). Hôpitaux en branle-bas de combat, toute activité économique arrêtée brutalement, des milliards de personnes enfermées (de plein gré?) sans tenir compte ni des conditions matérielles (logements trop petits ou insalubres, violence domestique, personnes en errance, sans papiers, populations carcérales, etc.), ni des conditions subjectives de pouvoir supporter une telle contrainte et son lot de catastrophes. L’arrêt est aussi quasi total dans les pays où il est impossible de confiner les gens parce que leur subsistance en dépend.

Et si l’on parlait de la mort

Concept purement négatif, la mort n’a pas de représentation inconsciente. Dès 1915, Freud, dans ses « Considérations actuelles sur la guerre et la mort »[3], note que l’inconscient ne connaît que l’immortalité. Il ne connaît rien de négatif et, par conséquent, il ne connaît pas notre propre mort.

La mort, elle, est toujours la mort de l’autre ou, comme disait le philosophe camerounais Achille Mbembe, elle appartient aux populations lointaines. La mort est un réel qui, excluant le sens, voit celui-ci prospérer sur ses marges. C’est ainsi que se construisent des fictions comme la résurrection, la vie éternelle ou la présence de l’esprit des morts qu’il importe d’apaiser. La résurrection ou la vie éternelle vont dans le sens d’un déni de l’irrémédiable.

Cet impensable qui est la mort dans nos sociétés est devenu scandale, accident de parcours impossible à subjectiver, trou dans le réel que le symbolique ne peut pas border. À défaut de symbolique, nous avons l’imaginaire. Là où le symbolique n’existe pas, une image apparaît pour boucher le trou. « Je ne veux pas mourir de dos, intubé, ou dans un corridor, ou sans respirateur, ou tout seul », etc. Litanie qui reprend mot pour mot les paroles que les médias passent en boucle, à la différence du deuil qui convoque aussi l’imaginaire, mais l’imaginaire de chaque sujet. Aujourd’hui, l’imaginaire est repris du « discours courant », à la lettre, sans nuances. Au trou du réel de la mort apparaît une image vue ou décrite dans le journal télévisé. Qu’est-ce que la mort, ce réel, sans le symbolique, sinon cette image d’un objet déchet jeté dans la fosse commune, comme me disait une connaissance?

Dans une société sécularisée comme la nôtre, le discours de la science a pris depuis longtemps le pas sur les religions, malgré un certain retour des différents types de croyances. Je ne vais pas discuter s’il s’agit de science ou de technologie médicale, mais ce discours fait la paire avec l’économie en tant que richesse pour payer un système de santé performant. Ce rêve d’immortalité promit pour un futur proche, conditionne désormais la vie de tout un chacun.

Comment envisager la mort quand on a passé sa vie à accumuler des propriétés, des biens, une rente confortable pour vivre sans travailler dans un temps infini où l’accumulation donnera la mesure de ce moment à vivre sans autre but que d’être en vie, jouissant des objets à notre disposition. Somnambules sans rêves dans le désert sans fin des voyages low-cost et des objets de consommation sans cesse renouvelés.

Conclusion

Dans certains passages poétiques, Bataille situe la liberté de l’homme dans son pouvoir de consumer sans profit et rompre ainsi avec l’enchaînement des choses utiles. Cette offrande ne peut pas revenir « aux choses réelles », c’est une offrande qui libère ainsi une violence limitée, en préservant « le reste d’un danger mortel de contagion ». Si le sujet se subordonne aux objets, il se fait soucieux du temps à venir. Il est dans « ce qui sera » et non dans « ce qui est ».

Le sacrifice dont nous parle Bataille est ritualisé et libère l’homme de se faire l’objet de sacrifice ou de sacrifier ses semblables en tant qu’appel à la volonté d’un Autre obscur, comme Lacan le signale quand il parle de « sacrifice aux dieux obscurs ». Sacrifier des objets pour ne pas se sacrifier à leur place ou choisir de perdre plutôt que de se sacrifier, dirais-je avec les outils de la psychanalyse.

Cette part maudite que nous n’avons pas voulu voir nous revient sous la forme d’une catastrophe annoncée qui met en péril le futur des générations à venir. Pour ne pas perdre des vies, la décision est d’enfermer les gens, sauf ceux dont on ne peut pas se passer, oubliant les populations impossibles à enfermer, la fin des droits élémentaires comme se déplacer, gagner sa vie, s’éduquer, se réunir et rencontrer les autres, jouer à l’air libre … et un long et cetera.

Il faudra patienter pour en savoir un peu plus sur l’étendue de ce que l’on a décidé de sacrifier dans l’urgence. Les longues files d’attente pour la distribution de nourriture en France, le recours à l’aide de la mafia pour les populations affamées à Naples, le cri d’alarme du président de Caritas face au désarroi des familles dans la précarité en Suisse…, tout cela pour ne parler que des pays riches.

Le virus ne nous a pas réveillés, mais quand ce sera le cas … le dinosaure sera toujours là.

Beatriz Premazzi, avril 2020

 

Notes :

[1] A. Monterroso, El dinosaurio, in Obras completas (y otros cuentos). Honduras, 1959

[2] G. Bataille, La part maudite, Paris, Éditions de Minuit, 1967

[3] S. Freud, Essais de psychanalyse, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1981, page 36